Biography

Évoquant ses jeunes années, JonOne aime à invoquer cette image mythique, ce souvenir fondateur et originel : la traînée éblouissante de couleur et de vitesse laissée par une rame de métro taguée… Comme une révélation. Ce sera donc la rue. Le graffiti. Les tunnels.
Persécuté économique, dominé par des instances et un environnement qui méprise ses origines afro-américaines et hispaniques, le jeune John embrasse la subversion comme on entre en résistance : il se rebelle d’instinct, refusant en bloc une vie qui n’aurait su être sienne, une vie qui l’aurait symboliquement mis à mort…
Alors qu’il dévore aujourd’hui son deuxième demi-siècle à pleines dents, JonOne maintient cette ligne de vie avec une vivacité intacte. « La force de la rue emportait tout. La rue m’excitait » se souvient l’artiste. Son bonheur, ses rencontres, John les a trouvés dans les coins et recoins de New York. Dans les excès, le bruit, la fureur, les halls d’immeubles et les cages d’escalier. Lucide, il fait très vite le deuil de son rêve américain : John va alors s’inventer une communauté, et un geste nouveau : le graffiti. « Que faire lorsque l’on se heurte, chaque jour, à un mur ? S’y frapper la tête, s’y exploser les poings, le démolir, le dynamiter ? J’ai choisi de faire mien, de m’approprier les murs de la ville. »
Il est alors mû par une énergie adolescente incandescente. Or techniquement, le garçon est autodidacte en tous points : « je n’ai pas reçu d’éducation artistique. À l’époque, lorsque je taguais les trains à New York, je ne pouvais imaginer qu’un jour je puisse m’exprimer avec la même intensité sur la toile. Les graffers s’auto-engendrent et c’est par contagion que je suis arrivé dans la scène Tag. Parce que l’école que je fréquentais était stricte. Et tellement ennuyeuse. Je ne me souviens que d’une chose à l’époque. Seuls ceux de la rue avaient la liberté. Je ne voulais pas de ce que les institutions américaines avaient à m’offrir : un joli costume, une jolie maison, un travail aliénant. »
Certaines rencontres vont alors peser sur la vie du jeune homme avec plus de poids que n’importe quel déterminisme sociaux : « lorsque j’ai croisé le chemin d’A-One, ma route a commencé à s’éclairer. Il voyageait beaucoup, en Europe notamment. A-One traînait également avec Jean-Michel Basquiat. A-One était le lien entre la rue et le monde de l’art contemporain. J’écoutais ses récits de voyages et mes yeux brillaient d’envie. À cette époque à New York, j’étais comme beaucoup de jeunes d’aujourd’hui. Blasé et sans but, je passais mon temps à zoner devant mon immeuble. À l’époque, je ne sortais moi non plus jamais de mon quartier. C’est sous l’influence d’A-One que j’ai commencé à me rendre dans des galeries ou des musées. À visiter des expositions, à nourrir et aiguiser une certaine vision de la société dans laquelle j’évoluais, du monde qui m’entourait. C’est là que j’ai commencé à valoriser mon action créative, à prendre mon travail au sérieux. À ne pas l’envisager uniquement comme du vandalisme mais à l’élever au rang de geste artistique complet. »

JonOne Portrait - Cabine téléphonique

Un état de conscience et des propos décisifs qui vont engager le jeune graffeur dans une mécanique créative vertueuse : Anthony Clark, dit « A-One », graffer Old school considéré sur la côté Est comme un artiste majeur de la scène Hip-hop, ayant considérablement contribué au développement de ce qu’il a nommé plus tard « l’expressionnisme aérosol » va pénétrer et s’emparer de l’action de JonOne. Si initialement, les premiers tags de John étaient confinés à de simples affirmations égocentrées et brutes, ses graffitis vont rapidement atteindre une tout autre dimension dans leur appropriation totale des murs, en vastes fresques invasives et organiques. D’un simple cri transgressif, dont, précisément, la transgression était par définition vouée à s’essouffler et s’épuiser, JonOne s’engage alors dans ce qu’Aloïs Riegl a autrefois appelé, mais avec une pertinence toute contemporaine, le Künstwollen, soit « la volonté d’art ».

Très vite, avant même ses premiers émois sur toile de coton, JonOne « entre en art », en érigeant rapidement le graffiti au rang de pratique artistique pleinement constituée, quitte à froisser les passants grincheux ou les old-timers de la scène graffiti new yorkaise, régie par des codes à l’époque très stricts. Énergie vitaliste, dynamique du geste, maîtrise de la forme et des couleurs… Incessante et obsessionnelle, sa future pratique picturale est déjà contenue en germe sur ses murs. À ses côtés, A-One exalte ses racines africaines, la mystique de la rue et les esthétiques confondues de la contre-culture et de la sur-consommation américaine. Autour des deux jeunes new yorkais, le transculturalisme ruisselle. Et marque leurs esprits et leur gestes. Crise des missiles à Cuba, mouvement Black Panthers, apartheid en Afrique du Sud, discours de Malcom X, guérilla du Che en Bolivie, érection du Mur de Berlin, événements de mai 68 en France… JonOne estime que son art s’est dès le départ nourri de ces vibrations, de ces secousses telluriques et symboliques, faisant de lui non pas un artiste politique, ce dont, semble-t-il, il s’est toujours défendu, mais un artiste généreux, ouvert aux autres, en empathie avec les damnés de la terre.
S’arracher du prolétariat, en finir avec la reproduction sociale.. De ruptures et avancées, John va alors s’envoler vers une pratique du graffiti « intensive, fulgurante, la meilleure possible ». Henry Chalfant, observateur privilégié et documentariste du mouvement new yorkais décrira le jeune graffer comme un « crazy teenager », toujours affublé de la parka militaire de son frère, vêtu d’un jean serré et chaussé de Doc Martens, très loin des codes attendus du hip-hop d’alors. D’ailleurs, JonOne écoute plus de Jazz que de Rap. Affranchi d’une certaine part de sa condition sociale, le jeune homme se heurte cependant à une autre clôture, des plus inattendue celle-ci : le milieu du graffiti, très codé dans sa forme et ses règles de composition. Alors qu’elle revendique – de prime abord – la transgression, la communauté des writers impose des dogmes fermes sur la typographie ou sur les couleurs. Impossible pour le jeune artiste de s’y soumettre : c’eût été échanger un conformisme contre un autre. Il s’éloigne alors peu à peu du graffiti des fondamentaux, laissant libre cours à ses freestyles débridés, annonçant ses futures envolées abstraites. On le lui reproche, il se radicalise, se met à la marge. Ici encore, liberté et instinct se paieront par la solitude.

JonOne Portrait

D’autant que JonOne fréquente de plus en plus galeries et musées. Il commence alors à laisser naître en lui une véritable culture artistique intime. La peinture n’est pas loin. Le voyage à Paris non plus. John s’élance en France comme il se jettera sur la toile : un saut dans le vide, exécuté par un artiste voyageur, nomade, itinérant, exilé de l’intérieur, toujours en fuite, ici et déjà ailleurs. Le mouvement, sa vie. Il est des sujets qui n’existent que dans l’enracinement de leur terre, de leur origine, de leur culture matricielle. Et d’autres, à l’inverse, qui ne se révèlent que dans l’exil.
Premier graffer new-yorkais à venir s’installer à Paris, là où le mouvement explose, John vibre alors au diapason d’une jeunesse métisse, animée par une aventure inédite. Murs, rideaux de fer ou camions de marché en feront largement les frais. Mais pas seulement. Durant plusieurs années, campé au sein de l’Hôpital Éphémère – nom donné à un squat établi officiellement, entre 1990 et 1995, dans les locaux de l’hôpital Bretonneau –, John va installer son premier atelier d’artiste. Au cœur de ce lieu singulier, qui marqua profondément l’esprit créatif des années quatre-vingt-dix en France, il expose son travail, se mélange, croise les pratiques.
L’Hôpital attire curieux et galeristes. C’est ainsi que la styliste agnès b., internationalement connue pour ses lignes de vêtements, mais également passionnée de nouvelles cultures et d’art contemporain, achète spontanément deux toiles à JonOne : « j’avais alors perçu le travail naissant d’un vrai peintre » reconnaît-elle. agnès b. avait vu juste. Après une poignée d’expositions solo ou collectives, dont un accrochage remarqué à Berlin dès 1990, Artcurial, première maison de vente aux enchères françaises, percevant un réel engouement autour du travail de JonOne, mis aux enchères la toile intitulée « Balle de Match ». Peinte en 1993 à l’Hôpital Éphémère, l’oeuvre s’envole alors au marteau au prix de 24 800 euros. Un record qui fit précédent dans la carrière de John et celle de nombreux autres artistes issus de la rue.
Renonçant définitivement à la figuration, qui clôt, enferme et réduit les possibles, le jeune artiste va se définir lui-même, avec une grande justesse, comme « peintre graffiti expressionniste abstrait », rassemblant ainsi en une seule unité cohérente toutes les facettes de sa pratique. De grands noms président à cette entreprise de conquête de la toile : Pollock, bien sûr et au premier chef, Sam Francis, De Kooning, Motherwell. Mais aussi Kandinsky, sans doute Matisse, Miró peut-être. Et le colour field, qu’il synthétise magnifiquement avec l’expressionnisme abstrait et le graffiti, dans un syncrétisme flamboyant. Peu sont parvenus à une telle osmose, sans que celle-ci semble forcée ou déplacée : c’est au contraire cette fusion issue de courants divers qui confère sa puissance et sa vitalité à l’œuvre de JonOne.
S’il a d’abord peint debout pendant de longues années, John Perello a également dansé autour de ses châssis, comme Pollock, dans une sorte d’ivresse et de transe, puis allongé, puis maintenant dans toutes les postures. Sa peinture en appelle au corps tout entier. Certaines toiles sont accomplies en une fois, d’autres sont exécutées dans la lenteur, certaines, enfin sont peintes dans l’urgence.
Parfois, c’est le pur instinct qui guide le pinceau, parfois au contraire, c’est une pensée longuement mûrie et réfléchie qui conceptualise la toile. Tant de postures, donc, tant de méthodes et de rythmes pour une œuvre à la fois riche, complexe, diversifiée, et pourtant profondément cohérente, unifiée. Il en va de même pour les outils mobilisés : la bombe utilisée à ses débuts est aujourd’hui délaissée, au profit de l’acrylique et de l’huile.
« Addict » à la peinture, toujours en mouvement, en recherche, en « inquiétude », remettant sans cesse en question un travail qu’il ne considère jamais comme acquis, John aime à anticiper l’avenir de ses matières : « je pense que mon langage va s’épaissir. J’aimerais qu’il puisse attraper, capter encore plus de luminosité. Le rythme de la peinture à l’huile me séduit beaucoup. Les temps de séchage sont beaucoup plus longs, la toile ne vit pas de la même façon. Cette technique insuffle de la lenteur dans la création… À mesure que mon corps vieillit, j’aimerais que ma création résonne différemment, j’aimerais qu’elle se mette au pas, qu’elle vibre sur un nouveau tempo. »

JonOne Portrait

Couleurs chatoyantes baignées de culture caribéenne, extraordinaire énergie du geste, infatigables flèches noires, formes saturées ou all-over massifs chers à Pollock… Lorsque l’on regarde l’ensemble du corpus, les oeuvres de John Perello offrent une jouissance dionysiaque des lignes, enchevêtrées dans un labyrinthe d’explosions visuelles et tactiles. Comment dès lors, face à cette puissance absolument inouïe, à cet éclatement violent de la couleur, ne pas penser à l’un des concepts clefs de la pensée de Georges Bataille, celui d’excès, de « dépense » ? Une dépense désintéressée, gratuite, excessive et jouissive que s’offrent les individus et les sociétés quand ils osent transformer codes, normes et interdits. Et ainsi s’avancer vers l’inconnu de l’extase. Ravissement, rapt de la conscience par les sens enfin livrés à eux-mêmes, sexualisation de la pensée et de la vie : voilà ce que nous offre JonOne dans l’exubérance de ses toiles.
Pour autant, il est des peintures qui, tout en manifestant une énergie maîtrisée, proposent quelques plages chromatiques de repos, tels des bleus outremer et lapis-lazuli, et schématisent les formes devenues plus fluides, organiques, ovoïdes parfois ou serpentesques, qui semblent flotter dans l’espace, comme chez Kandinsky ou Miró.
Il est des peintres qui ont fait de l’écriture un signifiant plastique à part entière : les conceptuels, au premier chef, comme Lawrence Weiner, dont l’œuvre se réduit pour l’essentiel à d’austères inscriptions murales ou dans un tout autre registre, Anselm Kiefer et Cy Twombly. Chez Kiefer, l’écriture manuelle, fragile et appliquée, scolaire et poétique, restitue le titre de la toile, souvent le vers d’un poème – Paul Celan, Ingeborg Bachmann pour ne citer qu’eux. Paradoxalement, cette écriture ne « signe » jamais ou presque la toile. Chez Twombly, l’écriture est moins dénotative, plus évocatrice et plus tremblée encore, parfois illisible, se rapprochant du graffiti, voire du « gribouillis ». Mais ce qui frappe, c’est sa fragilité à peine esquissée, en tous points opposée à l’énergie du tag chez les graffeurs, et notamment chez JonOne. Dans ces séries répétitives et obsessionnelles, c’est bien le « je » de l’artiste qui s’imprime sur la toile jusqu’à faire de l’écriture un signifiant plastique à part entière, répété ad infinitum. Pour autant, cette répétition n’est ni univoque, ni monocorde : cette « répétition différentielle », comme aurait pu l’interpréter Gilles Deleuze s’épaissit ou s’affine, prend l’ascendant sur les autres ou, au contraire, décline vers le bas de la toile, créant une écriture quasi musicale, une ligne mélodique. Une partition en somme. On songera au Jazz bien sûr, musique chère à JonOne, mais également aux Variations Goldberg de Bach ou, précisément, la musique répétitive de Philip Glass, chez qui la répétition d’une même ligne mélodique, roulant comme une vague, lentement s’infléchit, fait apparaître une autre note qui va induire, peu à peu, une nouvelle ligne mélodique.

JonOne Portrait

©Gwen Le Bras

Des tunnels aux meilleures cimaises, du tag à la peinture à l’huile, de New York à Paris, John, l’obsessionnel a conquis l’espace de la toile, est « entré en peinture », au sein d’une histoire de l’art qu’il espérait tant approcher. À la croisée de l’underground east-cost*, d’un expressionnisme abstrait et lyrique, du post-graffiti, du color field comme de ses origines caribéennes… JonOne incessant passager de l’Atlantique, toujours en mouvement, toujours à l’écart des formatages, toujours solitaire mais jamais seul, en exil désiré et voulu, poursuit – avec une force rarement atteinte jusqu’ici –, son corps-à-corps vitaliste et salvateur avec les matières peintes.

DOMINIQUE BAQUÉ ET THÉOPHILE PILLAULT.
Paris et Marseille, 2014.

Biography a été modifié le : juin 28, 2016:8:14 par John